Conflit entre associés sans pacte d'associés : que faire en 2026 ?

Vous êtes en conflit avec votre associé. Vous cherchez vos droits, vous relisez les statuts, et vous constatez qu'il n'y a pas de pacte d'associés. Rien qui prévoit la sortie de l'un d'entre vous, rien sur la valorisation des parts, rien sur les règles de gouvernance en cas de désaccord profond.

C'est la situation que j'accompagne le plus souvent en urgence. En tant qu'avocate en droit des sociétés au Barreau de Paris, je reçois régulièrement des dirigeants qui découvrent au moment de la crise que leur société ne dispose d'aucun mécanisme contractuel pour la traverser.

La première chose à savoir : l'absence de pacte d'associés ne signifie pas l'absence de solutions. Elle signifie que vous allez devoir les construire, plutôt que les activer. C'est plus lent, souvent plus coûteux, et cela demande une stratégie claire dès les premières semaines du conflit.

Ce guide vous présente les leviers disponibles, dans l'ordre dans lequel je recommande de les mobiliser.

Première étape : analyser la situation juridique existante

Ce que les statuts prévoient réellement

Avant toute action, la lecture attentive des statuts s'impose. Ce document, souvent consulté une seule fois lors de la création, contient des règles qui vont structurer l'ensemble de votre stratégie.

Plusieurs points méritent une attention particulière : les règles de majorité applicables aux décisions ordinaires et extraordinaires, les pouvoirs du dirigeant et leurs limites, les éventuelles clauses d'agrément en cas de cession de parts, et les clauses d'exclusion si elles existent. Certaines SARL ou SAS comportent des clauses d'exclusion dans leurs statuts, sans que les associés s'en souviennent.

La forme sociale retenue (SARL, SAS, SCI) détermine également les textes légaux applicables. En l'absence de pacte, c'est le Code de commerce et le Code civil qui régissent vos rapports, avec leurs règles supplétives. Ces règles ne sont pas nécessairement défavorables, mais elles ne sont pas calibrées pour votre situation spécifique.

Rassembler les écrits existants

Cette étape est souvent négligée et peut s'avérer décisive. Les échanges de mails entre associés, les comptes rendus d'assemblées générales, les conventions parallèles signées à différentes étapes de la vie de la société, ou même des échanges informels documentés peuvent constituer un commencement de preuve d'un accord sur certains points essentiels.

Dans ma pratique : lors d'un audit d'une situation conflictuelle entre deux associés d'une SAS sans pacte, j'ai identifié dans les mails échangés au moment de la création une description précise des intentions des parties sur la valorisation des parts en cas de départ. Cette correspondance a servi de base à une négociation amiable conclusive, sans procédure judiciaire.

Un audit complet de la situation existante, réalisé dès le début du conflit, permet de cartographier précisément ce dont vous disposez avant de décider quelle stratégie adopter.

Deuxième étape : tenter une sortie amiable structurée

Pourquoi privilégier l'amiable, même en cas de conflit avéré

Les voies judiciaires sont longues, coûteuses et incertaines. Elles détruisent souvent la valeur créée par la société, mobilisent l'énergie des dirigeants pendant des mois ou des années, et aboutissent à des résultats que ni l'une ni l'autre des parties n'avait anticipés.

Je recommande systématiquement d'épuiser les voies amiables structurées avant d'envisager une action judiciaire. Non pas par principe, mais parce que dans la très grande majorité des cas, une sortie négociée préserve davantage les intérêts de chacun qu'une décision judiciaire imposée.

La mise en demeure formelle : poser le cadre du conflit

La première action concrète est la rédaction d'une lettre recommandée relatant les faits, formulant les demandes de l'associé lésé et proposant des solutions : rachat de parts, réorganisation des pouvoirs, révocation du dirigeant si les conditions légales sont réunies.

Cette lettre a une double fonction. Elle formalise le désaccord et crée une trace écrite qui sera utile si la voie judiciaire devient inévitable. Elle signale également à l'autre associé que la situation est prise au sérieux et qu'une réponse structurée est attendue.

Faire acter le désaccord dans le procès-verbal de la prochaine assemblée générale complète cette démarche et renforce la documentation du conflit.

La médiation et le processus collaboratif

La médiation entre associés est une procédure encadrée par un tiers neutre, formé à la facilitation du dialogue, qui aide les parties à construire ensemble une solution. Elle est confidentielle, et les échanges intervenus dans le cadre de la médiation ne peuvent pas, en principe, être utilisés dans une procédure judiciaire ultérieure.

L'article 2238 du Code civil prévoit que la prescription est suspendue à compter de la conclusion d'un accord de médiation. Cette suspension protège l'associé qui s'engage dans la médiation contre le risque de voir ses droits prescrire pendant le processus.

Le processus collaboratif est une variante plus structurée, encadré par des avocats ou intervenants formés à la négociation et médiation raisonnée, où chaque partie est accompagnée de son conseil tout au long de la procédure. Il est particulièrement adapté aux situations où les enjeux patrimoniaux sont élevés.

Négocier un protocole transactionnel

Si la médiation aboutit, ou si les parties parviennent directement à un accord, celui-ci doit être formalisé dans un protocole transactionnel. Ce document fixe les conditions du rachat des titres, le prix convenu et ses modalités de paiement, les éventuelles garanties accordées par le cédant, les clauses de non-concurrence et leur périmètre, et le calendrier d'exécution.

Exemple concret : J'ai accompagné deux associés d'une SARL en conflit sur la stratégie de développement de leur société. Aucun pacte n'avait été rédigé lors de la création. En six semaines de négociation encadrée, nous avons abouti à un protocole prévoyant le rachat des parts de l'un par l'autre, avec une méthode de valorisation acceptée par les deux parties et un étalement du paiement sur dix-huit mois. La société a pu poursuivre son activité sans interruption.

C'est également l'occasion de rédiger un vrai pacte d'associés pour les associés qui restent, afin que la même situation ne se reproduise pas.

Troisième étape : les leviers juridiques disponibles sans pacte

Ce que le droit des sociétés permet sans pacte

En l'absence de pacte, le droit des sociétés offre plusieurs outils que je mobilise selon la situation et les objectifs de mon client.

L'action en responsabilité contre le dirigeant ou l'associé fautif est possible en cas de faute de gestion avérée, d'abus de majorité, d'abus de biens sociaux ou de violation des statuts. Elle suppose de documenter précisément les faits et de démontrer le préjudice subi par la société ou par l'associé minoritaire.

La demande de désignation d'un mandataire ad hoc par le président du tribunal de commerce est un outil souvent méconnu. Elle permet de nommer un tiers professionnel chargé de débloquer la situation, de recueillir l'information financière et de préparer une solution de sortie, sans attendre qu'un litige au fond soit tranché. Cette procédure est rapide et peut être mise en œuvre en quelques semaines.

La nomination d'un administrateur provisoire suit une logique similaire, avec des pouvoirs plus étendus confiés à un tiers pour gérer la société pendant la durée du conflit.

La dissolution judiciaire pour mésentente grave

L'article 1844-7, 5° du Code civil permet à un associé de demander en justice la dissolution de la société pour mésentente grave entre associés paralysant le fonctionnement de la société.

Cette voie est la plus radicale. Elle suppose de démontrer que la mésentente est réelle, grave, et qu'elle paralyse effectivement le fonctionnement de la société. Les tribunaux sont exigeants sur cette démonstration : une simple mésentente ou un désaccord stratégique ne suffit pas.

La dissolution judiciaire doit être envisagée comme un dernier recours, car elle entraîne la liquidation de la société et la destruction de la valeur créée. Dans les situations où la société dispose d'actifs réels et d'une activité rentable, elle est rarement dans l'intérêt bien compris de l'une ou l'autre des parties.

Ce que l'absence de pacte vous empêche de faire

Il est important de nommer clairement ce que vous ne pouvez pas faire lorsqu'il n'existe pas de pacte d'associés.

Vous ne pouvez pas imposer contractuellement la sortie d'un associé via une clause de leaver, de rachat forcé, de drag along ou de buy or sell si rien de tel n'est prévu dans les statuts. Ces mécanismes n'existent que si quelqu'un les a rédigés en amont.

Vous ne pouvez pas non plus activer une clause de non-concurrence ou de non-sollicitation qui n'a pas été conclue. Il faudra négocier un accord spécifique, ce qui est infiniment plus difficile en situation de conflit qu'en amont.

Enfin, les règles de gouvernance sur mesure (conventions de vote, décisions réservées, droits d'information renforcés) qui auraient pu stabiliser la situation n'existent pas. Le juge ne les créera pas à votre place. Il appliquera la loi et les statuts tels qu'ils sont.

C'est précisément pour cela que le pacte d'associés existe.

Plan d'action opérationnel en cas de conflit sans pacte

La stratégie que je recommande à mes clients dans cette situation suit une progression en cinq temps.

1. Audit express

Relecture des statuts, procès-verbaux d'assemblées, conventions existantes et échanges écrits entre associés. Identification des faits générateurs du conflit et des droits de chaque partie.

2. Stratégie amiable structurée

Rédaction d'une mise en demeure argumentée, accompagnée d'une proposition de médiation ou de processus collaboratif. L'objectif est d'ouvrir une négociation structurée avant que le conflit ne s'emballe.

3. Scénarios de sortie

Définition des options envisageables : rachat de parts par l'un des associés, rachat par la société elle-même dans les conditions légales, maintien avec réaménagement des pouvoirs, ou sortie coordonnée des deux associés au profit d'un tiers repreneur.

4. Sécurisation de l'avenir

Intégration dans le protocole transactionnel, ou dans de nouveaux statuts, de clauses de prévention pour les associés qui restent : décisions réservées, clauses de sortie, non-concurrence, modes amiables obligatoires avant tout contentieux.

5. Voie judiciaire ciblée en cas d'échec

Si les voies amiables échouent, engagement d'une action en justice ciblée selon les faits : responsabilité du dirigeant, révocation, nomination d'un mandataire ad hoc, administrateur provisoire, voire dissolution pour mésentente grave. Cette décision doit être prise en connaissance précise des coûts, des délais et des risques.

À retenir

•       L'absence de pacte d'associés ne supprime pas vos droits, elle rend leur exercice plus difficile et plus coûteux : il faut construire les solutions plutôt que les activer.

•       La voie amiable structurée (mise en demeure, médiation, processus collaboratif) est presque toujours préférable à la voie judiciaire en termes de délai, de coût et de préservation de la valeur.

•       Sans pacte, il est impossible d'imposer contractuellement la sortie d'un associé, une clause de non-concurrence ou des règles de gouvernance sur mesure : le juge appliquera la loi et les statuts, pas vos intentions.

•       La dissolution judiciaire pour mésentente grave (art. 1844-7, 5° C. civ.) est un recours ultime : elle entraîne la liquidation de la société et la destruction de la valeur créée.

•       Un conflit entre associés est aussi le moment d'anticiper l'avenir : rédiger un pacte pour les associés qui restent évite la répétition du scénario.

Questions fréquentes

Que faire en cas de conflit entre associés quand il n'y a pas de pacte d'associés ?

La première étape est un audit de la situation existante : statuts, procès-verbaux d'assemblées, échanges écrits entre associés. Ces documents permettent de cartographier les droits de chaque partie et les leviers disponibles. La deuxième étape est de tenter une sortie amiable structurée, via une mise en demeure formelle suivie d'une médiation ou d'un processus collaboratif. Si les voies amiables échouent, des outils juridiques existent : action en responsabilité, demande de mandataire ad hoc, dissolution judiciaire pour mésentente grave.

Un associé peut-il forcer le rachat de ses parts en l'absence de pacte ?

Pas directement via un mécanisme contractuel, puisque ce mécanisme n'existe pas sans pacte. Il peut en revanche négocier un protocole de rachat avec son coassocié, solliciter la désignation d'un mandataire ad hoc, par le tribunal pour faciliter une sortie, ou, en dernier recours, demander la dissolution judiciaire de la société si la mésentente est grave et paralyse le fonctionnement de la société au sens de l'article 1844-7, 5° du Code civil.

Qu'est-ce que la dissolution judiciaire pour mésentente grave entre associés ?

L'article 1844-7, 5° du Code civil permet à un associé de demander en justice la dissolution de la société lorsque la mésentente entre associés paralyse réellement son fonctionnement. Les tribunaux exigent la démonstration d'une paralysie effective : un simple désaccord ou une divergence stratégique ne suffit pas. La dissolution entraîne la liquidation de la société et la destruction de la valeur créée. C'est un recours ultime, rarement dans l'intérêt des parties.

Peut-on imposer une clause de non-concurrence à un associé qui part sans pacte ?

Non, si aucune clause de non-concurrence n'a été préalablement conclue. Il est possible de négocier un accord spécifique au moment de la sortie, mais cette négociation est infiniment plus difficile en situation de conflit qu'en amont. C'est l'une des raisons pour lesquelles les clauses de non-concurrence doivent être rédigées dans le pacte d'associés, avant que le désaccord n'éclate.

Qu'est-ce qu'un mandataire ad hoc dans un conflit entre associés ?

Le mandataire ad hoc est un professionnel nommé par le président du tribunal de commerce, à la demande d'un ou plusieurs associés, pour débloquer une situation conflictuelle. Il peut être chargé de recueillir l'information financière, de faciliter une solution de sortie ou de gérer la société pendant la durée du conflit. Cette procédure est rapide, souvent mise en œuvre en quelques semaines, et constitue une alternative utile à une action judiciaire au fond.

Combien de temps dure un conflit entre associés devant les tribunaux ?

Un litige entre associés devant le tribunal de commerce dure en moyenne entre dix-huit mois et trois ans en première instance, sans compter les délais d'appel si l'une des parties conteste la décision. Ce délai, ajouté aux coûts de procédure, justifie de privilégier systématiquement les voies amiables structurées. La médiation, lorsqu'elle aboutit, permet de résoudre la situation en quelques semaines à quelques mois.

Peut-on rédiger un pacte d'associés après le début d'un conflit ?

Oui, et c'est même recommandé pour les associés qui restent après la résolution du conflit initial. Un protocole transactionnel peut intégrer la rédaction d'un nouveau pacte entre les associés qui poursuivent l'aventure ensemble. Ce pacte, rédigé à chaud après une crise, a souvent plus de profondeur que celui qui aurait été rédigé à la création : les parties savent désormais précisément ce qu'elles veulent éviter.

Conclusion

Un conflit entre associés sans pacte d'associés n'est pas une impasse juridique. C'est une situation qui demande une stratégie rigoureuse, une hiérarchisation des leviers disponibles et une anticipation des conséquences de chaque option.

Ce qui fait la différence entre une sortie de crise rapide et un contentieux de trois ans, c'est la qualité de l'analyse menée dès les premières semaines et la discipline avec laquelle les voies amiables sont épuisées avant d'engager une procédure judiciaire.

Chaque situation est différente : la forme sociale, la répartition du capital, la nature du conflit et les objectifs de chaque associé commandent une stratégie sur mesure. Pour que je puisse vous accompagner dans l'analyse de votre situation et la définition de votre stratégie, décrivez-moi votre projet via le formulaire de contact.

Coralie Lair
Avocate au Barreau